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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 22:00

 

Notre-Dame-de-Saint-Victor.JPG

 

Notre-Dame de Saint Victor est une vierge à l'enfant polychrome en noyer qui a été restituée à la paroisse en 1993 par Jean AGNES, un cousin de ma maman qui l'avait conservée dans sa famille. Voici l'histoire de cette statue qui a désormais retrouvé sa place dans l'église paroissiale.

  Je tiens ce récit de Marie-Madeleine AGNES née TESTA, la mère de ce cousin, qui était institutrice. Elle a écrit ses mémoires et m'en a fait cadeau en échange de notre généalogie familiale.

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"En direction de Draguignan, sur la rive gauche de la rivière, c'est la colline qui borde le Plan, nom que porte la vallée à partir de la presqu'île lorsque les eaux de la Foux rencontrent celles de la Nartuby.
L'après-midi, je vais à Saint-Victor avec ma grand-mère (Magdeleine BERTAND). Saint-Victor, c'est d'abord pour moi "un oratoire" à la bifurcation d'un chemin de la colline avec celui du Peybert. Une peinture naïve réprésente le jeune saint revêtu de la robe blanche des élus. Une auréole atteste sa gloire dans le ciel. Nous l'honorons d'une halte et je renouvelle volontiers, par des scabieuses et des immortelles, les fleurs fanées, oubliées devant son image.

  Oratoire-St-Victor.jpg

 

Oratoire de Saint-Victor actuel (Photo Nadine)

 

Chapelle-St-Victor-de-face-.jpg

 

Chapelle Saint-Victor (Photo Nadine). Tout en faisant partie du patrimoine communal cette chapelle est englobée sur trois côtés dans une propriété privée !

 

A deux kilomètres de là, en lisière des oliviers, une chapelle lui est dédiée. Soldat de la légion romaine, Victor subit le martyre au début du IVe siècle et ses reliques reposent toujours dans la crypte de l'abbaye de Marseille qui porte son nom. Nous ne montons jamais jusqu'à la chapelle pourtant si attirante avec sa façade blanche, son bouquet de pins et le pur élan d'un cyprès. Notre Saint-Victor à nous est beaucoup plus près. A moins de trois cents mètres de l'oratoire. Arpent de colline ensoleillé, aménagé en terrasses par les anciens pour apprivoiser l'olivier, accueillir le figuier et maîtriser le pin sur les hauteurs. Le printemps y renouvelle la sauge et le thym. Août y voit fleurir la sariette qui porte en provençal le joli nom de pèbre d'aï, poivre d'âne. Illuminé par la gloire d'un chêne, l'automne s'y attarde, calme et serein. L'olive y mûrit en décembre et, au fil des saisons, le mistral y respire tout à fait chez lui. L'horizon s'élance à l'ouest vers le haut pays de Montferrat, toujours bleuté dans les lointains. A l'est, au-delà du village, il annonce discrètement la mer. Sur la plus haute terrasse, face au midi, s'élève une petite bâtisse en pierre. Elle regarde la rivière et le Plan. Ses dimensions sont fort modestes : 3 mètres sur 2.50 mètres. Sa toiture, recouverte de tuiles provençales, est inclinée sur une seule pente à l'italienne.
Une étroite fenêtre sans vitre ni volet n'a d'autre protection qu'une branche de chêne en guise de barreau. Un seul luxe : la clé magnifique de sa lourde porte. La petite bâtisse sert d'abri pendant un orage. Grand-mère y range les outils, y rassemble les claies pour sécher les figues. L'hiver elle y dépose les sacs d'olives avant de les transporter au moulin. L'été venu, elle lui confie la "dourgue que gardo fresco l'aigo dou pous" (la cruche qui garde fraîche l'eau du puits). Cependant, contre toute apparence, cet arpent de colline, terre de labours est un Haut Lieu. Et la petite bâtisse aux outils un Sancturaire. Comme autrefois en l'étable de Bethléem, Notre-Dame y a trouvé refuge et y demeure. Sculptée dans du noyer, oeuvre du XVIe siècle, cette vierge couronnée porte l'enfant sur son bras gauche. En robe pourpre et manteau bleu, elle transfigure l'humble bastide provençale où, de sa niche elle regarde paisiblement couler le temps. Sa présence, à la fois mystérieuse et familière, m'attire.
Liée aux évènements de l'Histoire, son arrivée sur la colline est un exploit digne de ceux de "l'armée des ombres" et pourrait figurer sur le livre d'or de la Résistance. Il remonte aux jours cruels de la Révolution et grand-mère, consciente de ma transmettre un héritage me le raconte sans oublier aucun détail.
Son jeune héros appartient à la lignée des Bertrand. Pour m'éclairer, elle précise :
- Ero moun segne grand (c'était mon grand-père)".

 

Nota de Nadine : Jean BERTRAND était le grand-père du grand-père de ma cousine et par là même mon ancêtre puisqu'il nous est commun. Il est né le 22 février 1763 à Draguignan et est décédé le 24 août 1820 à Trans.

 

 "De quoi m'abasourdir ! Comment imaginer un jeune homme vieux car il était vieux puisque c'était un grand-père... Je n'ai pas le temps de résoudre le problème... Grand-mère évoque comment sous l'impulsion de Paris, en vagues terrifiantes, les violences et les profanations ont gagné les campagnes. La statue de la vierge à l'enfant est enlevée de l'église paroissiale et jetée dans le canal des Vignarets. Pour "Elle" vont s'affronter les fils du même village : ceux qui défendent l'honneur de Dieu en dépit de l'injustice des hommes. Et ceux qui défendent la justice au mépris de l'honneur de Dieu. En pleine nuit, bravant les risques et déjouant les rondes, le jeune Jean Bertrand se dirige vers le canal, rampe sur la berge et à tâtons retrouve la statue. Il la dissimule dans un sac et réussit à la transporter sur la colline. Arrivé à la pauvre bâtisse, il l'enfouit sous un tas de foin. le jour suivant pour plus de sécurité, avec une provision de bois d'olivier, il masque le refuge et le rend inaccessible.
Tournent les ans, passe le temps.
A l'abri des révolutions parisiennes et de leurs remous dans les provinces, ignorée de tous, Notre-Dame vécut hors du temps et son souvenir s'effaça de la mémoire des gens du village. Ceux qui avaient participé aux évènements de 1793 s'étaient l'un après l'autre endormis. Grand-mère sait tout cela mais elle ignore qui de son grand-père (Jean BERTRAND) ou de son père (Louis BERTRAND) a pris la décision de libérer la statue et d'aménager le refuge en sanctuaire. Elle ne saurait dire qui a creusé la niche et décoré les murs de fleurs de lys et d'égantines dont je devine encore quelques coroles à demi effacées. Depuis son enfance, elle a toujours vu Notre-Dame régner à la même place et la petite bâtisse rendre les mêmes services qu'aujourd'hui.
Tournent les ans, passe le temps.
A la mort de son père (8.12.1878 Trans), le patriarche aux douze enfants, dans l'émiettement de l'héritage, Magdeleine Bertrand reçoit la terre de la colline. Ses enfants, Julie, Auguste et Fine (Joséphine TESTA née HUGONY sage-femme à Trans et à Draguignan) y cueillent à leur tour les olives et ce sont eux qui renouvellent au pied de Notre-Dame, le bouquet d'immortelles de la Saint-Jean.
Tournent les ans, passe le temps.
Magdeleine Bertrand est devenue ma grand-mère et me voilà aujourd'hui insérée à ma place, dans le cortège des générations".

Récit : Marie-Madeleine AGNES née TESTA (1905-1989)

 

Nota de Nadine : J'arrête là le récit de la cousine Marie-Madeleine. Sachez que par la suite, à la vente de son terrain, elle a emporté la statue de Notre-Dame chez elle à Toulon. Puis, à son décès, ses enfants Jean et Madeleine , ont décidé de restituer la statue à la paroisse de Trans en Provence. Deux cents ans plus tard, en mai 1993, au cours d'une cérémonie à laquelle nous avions été conviés en tant que descendants de Jean BERTRAND, la statue a réintégré sa place dans l'église. Elle porte désormais le nom de Notre-Dame de Saint-Victor. Je suis fière de cet acte de bravoure accompli par mon ancêtre et je ne manque pas de temps à autre moi aussi, de rendre visite à Notre-Dame.

 

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commentaires

Anne d'Amico 29/12/2011 19:27

J'ai adoré cette histoire! Tu peux effectivement être fière de ton ancêtre! Et des enfants de ta cousine aussi puisqu'ils ont choisi de restituer cette statue au lieu de la vendre! C'est de
famille!
Gros bisous Nadine, bon bout d'an et à l'an qué ven!

LA MALLE AUX TRESORS 29/12/2011 13:31

Qu'elle est belle Notre Dame de Saint-Victor et son histoire très touchante. On y ressent toute l'émotion que tu as eu à écrire cette histoire passionnante. Tournent les ans, Passe le temps .... Le
temps pas si vite et tant de choses et de personnes s'en vont. Il ne reste plus que leur histoire, encore faut-il qu'il y ait des personnes comme toi, pour nous la raconter et faire en sorte que
leurs souvenirs restent gravés dans nos mémoires et celles de nos enfants. Merci Nadine pour cette transmission. Je te souhaite une bonne fin d'année et que notre Dame de Saint-Victor t'aide à
supporter tes souffrances ! Amicalement. Joêlle de LA MALLE AUX TRESORS

simone 28/12/2011 23:39

Cette Vierge à l'enfant est tellement belle et son histoire vraie tellement touchante ! Lors d'un prochain passage à Trans, je rentrerai dans l'église pour aller la voir; (sans ton article, je n'en
aurais rien su ).
Je te souhaite de bien terminer l'année, le mieux possible et je t'adresse pour toi et les tiens, tous mes meilleurs voeux.

Jean Marie 20/12/2011 08:18

C'est une belle histoire que celle de cette statue. Merci de l'avoir racontée ici, Nadine.

Sandrine 18/12/2011 18:50

Très belle histoire, vraiment bravo. Soyez fière de votre ancêtre. De durs temps nous attendent peut-être, espérons que nous aurons tous le même courage.
J'aime aussi quand vous parlez du "haut pays de Montferrat, toujours bleuté dans les lointains". C'est tellement vrai.